Gould au sujet de Mozart (1) : il dénonce sa théâtralité et n’a pas tort, la rapprochant de l’hédonisme. Peu ont vu ce trait, pourtant significatif et qui sort Amadeus du classicisme, au contraire de Haydn. Bien des musiques sont malades de cette théâtralité, et la mienne n’y échappe pas, romantique souvent par son espèce de déchargement et sa catharsis. Gould encore, sur Artur Schnabel et la question du tempo : « Je cherche une pulsation constante, alors que Schnabel défendait une pulsation qui était celle du paragraphe. Il laissait, mentionne Gould, se promener la pulsation intérieure dans le paragraphe (voir sa Sonate no 2 de Beethoven). « Flotter, voyager dans le paragraphe », au lieu de la découpure en tranches parfaites.

2006. — Le jazz souffre, et d’abord de son poids, ou de son enflure homogène. Il n’y eut jamais tant de musiciens du jazz, si pareils, de même moule et de même oreille.

Note de 2021. — Il y a également une improvisation dans la sphère de l’écriture et dont je n’ai pas encore parlé ici. J’en ai tenté l’aventure à plusieurs reprises après 2006, pour ma part au moyen de transformations d’une matière brute, le plus souvent une improvisation enregistrée, mais qui peut être une œuvre musicale écrite en son exécution — une partition préexiste donc en ce cas.  Il s’agit alors de capter la matière musicale en y intégrant une part de hasard, un hasard qui dans mon cas est la marge d’erreur de l’appareil de captation. Cette marge devient alors le terreau de développements parallèles propres à dévier l’œuvre initiale et à en découvrir la renaissance ou la transfiguration.

Tout semble avoir été composé. faux, sauf en ce sens où nous sommes allés, en Occident, aussi loin que faire se peut. Les œuvres à venir se répètent déjà en puissance. Pensons au cinéma, lieu intense de toutes les codifications.

La musique a trop tenu aux notes, à ses mathématiques, laissant à l’indescriptible, ou au difficilement transmissible, la question du geste. La musique improvisée est d’abord un geste, geste d’interprétation, mais interprétation de la mémoire historique et phénoménale, en tant qu’elle  fut musique, entre autres, et qu’elle est musique réformant mémoire même et donnant, redonnant au souvenir.

Il est besoin d’une musique qui parlât plus qu’à l’oreille mais au sens intérieur, comme le dit Goethe au sujet de Shakespeare (en opposition cependant à la vue). « Le sens intérieur est plus clair encore, qui reçoit la transmission la plus forte et la plus rapide par l’entremise de la parole », écrit-il.

En juin 2006, après deux décennies de recherche et d’écriture, je revenais à la musique, comme à de premières amours. Plusieurs albums ont marqué ce retour, du temps qu’il s’en faisait encore, soit au piano, d’abord, puis en chanson par la suite. S’y intercalèrent des compositions dites de musique sérieuse, pour violon, ensemble ou orchestre, parfois avec des apports numériques. Or, depuis les pièces pour piano totalement libres, sans préparation d’aucune sorte, si ce ne sont les habitudes du jeu et des découvertes, jusqu’aux compositions mêmes, malgré leur aspect formel au final, en passant par la création musicale des chansons, l’improvisation fut et demeure au cœur des processus.

1er janvier 2012. — Las des réseaux sociaux, outré du temps saccagé à naviguer, lire, écrire et parler gros, tout en surface, trop vite, trop court, trop mal, comme en des étourdissements résiduaires et sous l’emprise des nerfs, je me suis souvenu. Me sont revenus les temps de ma jeunesse et de ma première maturité, alors que nous ne vivions pas au cœur des appareils, dans le ventre de la machine, — et maintenant d’une machine sans corps ni lieu.