Écrit de 2009.

Cecil Taylor, le pianiste.

En 2009, à 80 ans, le pianiste Cecil Taylor (1929-2018) faisait une dernière tournée européenne avec son batteur Tony Oxley. Ils s’arrêtèrent le 24 septembre à Amsterdam (au Bimhuis & Muziekgebouw), le 26 septembre à Rotterdam (au Lantaren-Venster), le 2 octobre à Strasbourg (au Jazzdor), le 4 octobre à Anvers (au Sound Festival and de Singel) puis le 8 octobre à Luxembourg (à la Philharmonie Luxembourg), sous l’égide de l’ambassade des États-Unis au Luxembourg. Me fut attribuée, pour cette tournée, la conception de la brochure que j’ai titrée « Time and Times », document que l’on voudra bien consulter sur mon site ici.

J’ai également eu l’honneur d’y signer un texte (en français), texte que voici. Je me permets d’insérer 3 clichés pris à la résidence du pianiste à  New-York, quelques mois avant, par mon ami l’excellent photographe Everett McCourt, que je remercie ici. À noter que les originaux ont été perdus et que je n’ai retrouvé dans mes propres archives que ces versions quelque peu réduites — lesquelles demeurent des documents précieux pour les amis du pianiste et qu’il me fait plaisir de partager (sous Copyright).


Cecil Taylor, cela se voit et s’entend, n’est pas un pianiste ordinaire. Extraordinaire, de plus, il le demeure devant les plus grands de son époque et au-delà. Inimitable, inimité, à lui seul il est un monde, — un monde parallèle qui, par quelque rayure du temps, nous accompagne jusqu’à aujourd’hui, visible, audible, mais toujours unique et sans pareil, à quelque distance du jazz comme il se fait et se pense, du moins pianistiquement. Or, cette vérité, il ne suffit pas de l’exposer. Il faut encore la comprendre.

Cecil Taylor dans sa demeure de New-York vers 2008.  — Copyright © Everett McCourt

Traçons, sur le clavier, une ligne imaginaire, d’un point A, noir ou blanc, à un point B, noir ou blanc. Cette ligne, le jeune Taylor la dessine tout de suite de son œil affranchi, cherchant la plus magistrale manière de la monter et de la descendre. Exit les méthodes apprises, déjà, exit les modèles et les filiations. Taylor a un corps et une âme, les doigts de l’esprit, les mains de la matière, les yeux du ciel et de l’enfer, et c’est à eux, à tous ces rouages humains, qu’il donnera les commandes. Et voilà qu’entre les deux points, A et B, une échelle se forme et se déforme, que le serpent de la main trace sa voie et son chant, que renaît et se réarticule, sous les libres jointures, le piano, épuré, explosif, prêt à tout, — que des zigzags impossibles s’y réalisent, s’y percutent, s’imposent, se colorent. La porte s’est ouverte et la riche multiplicité du couple corps-esprit (de la matière habitée) a parlé, donné le moteur, au sens grec, la puissance.  Alors la maîtrise, de jour en jour, au fil des ans, des concerts et des sillons, peut s’installer, user son espace et sa raison, creuser son temps.

Partitions de Cecil Taylor sur son piano, dans sa demeure de New-York, vers 2008. — Copyright © Everett McCourt

Car ces emprunts aux automatismes, aux réflexes, aux échos de la vie, où dansent les bruits du chaos et le geste des ancêtres, ce ne sont que des chevaux à dresser, des instincts à civiliser. La toile s’est offerte, les pinceaux s’agitent, les couleurs crient, primaires et primales, mais nulle création ne voltige encore, tout n’est que promesse et avenir.  Rien ne se composera, en effet, sans l’artiste qui pense. Et Cecil Taylor, une fois acquis ses moyens, une fois son dispositif en place, sera celui-là, ce musicien des renaissances, celui-là qui, le long du siècle moderne et de ses dépassements, donnera un discours à sa méthode et concevra son œuvre.

Cecil Taylor fut également poète. Ici des manuscrits de sa main, tels que vus à son domicile de New-York, vers 2008. — Copyright © Everett McCourt

Taylor, en fait, est l’anti-Gould, la contradiction pianistique de cet autre génie. Cela bien au-delà des musiques, des écritures, des non-écritures ou des mémoires. Glenn Gould n’aimait guère le piano, dont il étouffait ou déjouait la nature, castrait le timbre. Gould luttait contre le corps, celui de Gould et des autres, fuyait le monde physique, cherchait Dieu dans l’Absence. La musique même, pour lui, eût pu se passer des sons. Pure abstraction des sphères, concept glacé pour quelque tympan d’éther, elle portait sa substance comme un mal à peine nécessaire, comme le poids de la chair — de la chair quand elle pèse et se refuse. Ses plus hautes réussites, ainsi, sont des paradoxes. Taylor, pour sa part, considère son corps en ami fidèle, fait alliance et paix avec le réceptacle qu’il est, sait jouir de son incarnation et de l’attraction tellurique. Taylor affectionne, sert et goûte le piano, son piano, autre réceptacle, autre chef-d’œuvre instrumental, après le corps. Sa musique est incarnée, terrestre, c’est-à-dire sous le ciel et non pas au bout de son azur; vivante est-elle par le sonum, simple en son principe, sans contradiction. Sa musique enfin, est éminemment et suprêmement pianistique — percussive, certes, mais encore là, pianistiquement percussive. Le grand Taylor est né du piano et son œuvre, à tout instant, redonne au piano cette naissance, ce don.

Avec Cecil Taylor, la musique est affaire de création, de procréation, de réenfantement, de fécondité, d’offrande et d’abondance, de généreuses prières à la vie et à l’amour. Avec Cecil Taylor, la musique est MUSIQUE.

Claude Marc Bourget

Copyright © Claude Marc Bourget

In Retour à la musique, Juin 2006
Carnet de notes 1. Poétique et système de l’improvisation.

Du banal et du public

Le pianiste de jazz McCoy Tyner ,par Roger Humbert

2006. — Le jazz souffre, et d’abord de son poids, ou de son enflure homogène. Il n’y eut jamais tant de musiciens du jazz, si pareils, de même moule et de même oreille. On comprendra pourquoi les ressources leur manquent, sinon le public (le public est à la fois rare pour l’inédit, qui habite un autre espace que le sien, peu connectable, et raréfié pour le commun et le banal, car dispersé, dilué en connexions dans le général et la quantité). Le public, d’autre part, et même leur public, est plus divers qu’eux-mêmes. Il m’est avis que l’entrée du jazz à l’Université à fortement contribué à cet aplatissement (comme sont plats la majorité des interprètes en musique classique).

Ci-contre. — Magnifique photographie du pianiste McCoy Tyner (1938-2020) par Roger Humbert, « photographe de jazz » et dont j’ai eu le bonheur, il y a bien des années, de recevoir une version imprimée, bien protégée dans mes archives. On se doute que la version numérique ne vaut pas le print sur papier mat, où s’offrent de sublimes contrastes. McCoy Tyner n’est évidemment pas un jazzman d’aujourd’hui. Serait-il encore jeune et vivant qu’il ne le serait pas davantage.